Un peu d'histoire

Par Jean-François ROUVEYRE, du Bulletin Montagnard de octobre 1999

En 1852, dans les locaux du bureau topographique des Indes, sir Andrew Wough, arpenteur général, déclare qu'un calculateur1 nommé Radhanath Sikhdar avait découvert la plus haute montagne de la terre. Appelée Pic XV, elle appartenait à la chaîne de l'Himalaya dans le royaume interdit du Népal. Il fut estimé que la hauteur était de 8839 m (aujourd'hui 8848 m).

En 1865 après la confirmation des calculs de Sikhdar, Wough donna au Pic XV le nom de "Mount Everest" en l'honneur de Sir George Everest son prédécesseur. Au Nord, les Tibétains l'appelait "Chomolungma" (déesse du monde). Au Sud les Népalais "Sagarmatha" (déesse du ciel). Wough ignora ces appellations et la montagne prit le nom d'Everest ; une fois baptisée et la certitude établie que c'était le toit du monde, il fallait par conséquent s'attendre à ce que quelqu'un décide de la gravir.

En 1909, le 06 avril, l'américain Robert Peary atteignait le Pôle Nord ; le norvégien Roald Amundsen touchait le Pôle Sud en 1911 ; le dernier pôle (dans la verticalité) restait à atteindre. Félix Norton, en mai 1924 atteignit l'altitude de 8573 m. Dans la même année, le 08 Juin, Malory et Irvine quittèrent le campement supérieur en direction du sommet, l'ont-ils atteint ? Ca reste un mystère puisqu'ils ne redescendirent jamais. De nos jours encore, des expéditions sont parties à la recherche d'un appareil photo dont ils étaient munis, mais, sans résultat. Toujours est-il que le sommet resta (peut-être) inconquis jusqu'au 23 Mai 1953 où Hillary et Tenzing atteignirent le top.

Mais revenons à Malory en 1924, à la question d'un journaliste qui lui demandait : "pourquoi voulez-vous gravir l'Everest ?", "Parce qu'il est là" répondit-il.

Malory était un être un peu en marge du milieu montagnard de l'époque, esthète, idéaliste, maître d'école, doté d'une grande sensibilité, il appartenait au groupe Bloomsburry2 . Il n'est pas resté dans nos mémoires et pourtant sa réponse laconique nous interpelle.

Il est vrai que nous grimpons, marchons, skions, parce que les montagnes existent. Pour beaucoup elles sont là, sans qu'ils ressentent l'envie de les découvrir. Manque de curiosité ? ou trouventils ailleurs d'autres formes d'expression et d'agitation en attendant la secousse finale. Christine Janin récemment titra "à chacun son Everest", magnifique titre il me semble, car la montagne à "vaches" de l'un est parfois inaccessible pour l'autre. Une pente soutenue sur une neige difficile amuse les virtuoses, pose quelques problèmes aux skieurs moyens. Se trouver incapable de progresser dans une voie procure une angoisse que seule la maîtrise et la confiance en soi peuvent surmonter.

Je pourrais ainsi citer d'autres exemples : quelles raisons profondes nous conduisent parfois seuls, encadrés, ou encordés, vers ce monde prétendu "minéraI et hostile" ? Est-ce la recherche du dépassement de soi, l'ivresse des cimes, le dépaysement, la simple contemplation du merveilleux, la notoriété, la fuite d'un monde jalonné de repaires et d'interdits, le goût de la solitude3 ? (de plus en plus, il est difficile d'être seul, mais ça existe encore).

Mille et une raisons peuvent justifier notre attirance pour la montagne mais, la plus belle réponse à nos questions, n'est-elle pas celle de Malory ?

1 Calculateur : métier apparenté à arpenteur au siècle dernier.

2 Bloomsburry (voir Christian Brunet Manqua pour une explication logique) : ici groupe de peintres et d'écrivains anglais du début des années 1920, parmi lesquels Malory, Virginia Wolf, Leslie Stephen.

3 Qui peut fournir une réponse, vaste débat sans doute.