Mamie Tricot

Par Jean-François ROUVEYRE, du Bulletin Montagnard de juin 2000

Beaucoup ont ri mais beaucoup sont restés cois et depuis, ont suivi les conseils de Mamie Tricot.
Cette histoire, qui n'a rien d'original, est pourtant peu banale. Elle était blottie dans ma mémoire et, aujourd'hui, avec le printemps, la voilà toute pimpante et fraîche comme une nouvelle, aussi je vous en fait part.
Il était une fois, une mamie dans la moyenne de l'âge des grands-mères d'aujourd'hui, qui accompagnait toujours son petit fils au pied des voies d'escalade. Sept ou huit grimpeurs, bien que trouvant cela étrange, aidaient l'aïeule à accéder au site. Alors, elle s'installait à l'abri d'un arbre, se coiffait d'un casque, mettait des lunettes et sortait d'un antique sac à dos bistre à armature externe, quelques pelotes de laine et, paraissant indifférente aux cliquetis des mousquetons, croisait les aiguilles. De temps en temps ces longs doigts maigres et nerveux s'arrêtaient, alors elle levait la tête, observait le fiston et reprenait son labeur, béate, heureuse. Elle entendait bien sûr les quolibets, refusait gentiment les invitations à grimper en second dans du 3, car chacun sait qu'un col du fémur qui se brise c'est souvent à cet âge l'heure de fermer les yeux ; et c'est ainsi que les amis du petit fils avaient pris l'habitude d'avoir pour compagnie cette mamie qu'ils surplommèrent vite "Mamie Tricot".
Pourtant un jour tout changea..
Quand elle vit son chérubin qui galérait dans un 5+, elle posa son ouvrage et s'approcha de la voie. "Alles le môme, pousse sur ce pied droit, il est bien posé sur le gratton, bloque main gauche dans la fissure et mousquetonne main droite et tu passeras sans coup férir".
L'assureur, de stupeur faillit lâcher la corde, il se fit réprimander vertement.
"Ne me regardes pas comme ça, sinon le site a lui seul va devenir plus meurtrier qtze les Alpes".
Tout d'abord avant de partir, vérifiez votre noeud d'encordement, le serrage du mousqueton à vis, comptez vos dégaines, essayez de parer le grimpeur avant son premier point et n'assurez plus assis comme des pêcheurs à la ligne, vous oubliez souvent le casque. Vraiment vous m'effrayez les amis. La sécurité c'est primordiale en site école. lls se demandèrent si la mamie n'avait pas, elle, oublié de mettre parfois le casque ou si elle n'avait pas potassé en secret des revues techniques elle était des leurs. Il ne manquerait plus qu'elle "grimpasse".
C'est ce qu'elle fit ...
Car depuis quelque temps, ayant revêtu un collant de laine tricoté de ses mains, elle accomplissait des gestes bizarres, pliant les jambes, expirant, allant jusqu'à caresser le rocher. "Oui Messieurs, je m'échauffe, â mon âge c'est indispensable, au vôtre c'est nécessaire." Elle enfila un baudrier, appela le fiston, fit les gestes à faire, s'encorda, mit des chaussons prêtés par un grand gars rigolard...
"Hé mamie ça ne va pas ?"
"Si les amis, je suis encore trop jeune pour mourir et je me sens encore capable de grimper cette petite voie".

Elle commença, le silence se fit, et ils regardèrent, puis admirèrent. Elle oublia les rides du miroir, les rhumatismes, elle se remémora alors son mari disparu en montagne avec qui, quelques décennies plus tôt, elle avait gravi quelques sommets prestigieux par des voies difficiles, elle grimpa presque sans peine, sous le regard de vieux oiseaux qui, cachés pour mourir sortirent quand même de leur aire pour l'admirer. Elle redescendit enfin, sous un tonnerre d'applaudissements, versa une petite lame et retourna à ses aiguilles et sa laine. Depuis ce jour, dans ce groupe de grimpeurs, on pense à Mamie Tricot et l'on suit ses judicieux conseils.

Et pour finir...
Entendu au pied des voies entre deux grimpeuse "Tu sais Fifi, il me plaît bien Lucky mais alors quelle dégaine il a ! C'est pas grave ma chère, il grimpe la plupart du temps en solo..." "Si Robin a plusieurs cordes à son arc, pourquoi nous fait-il si souvent monter en flèche ?"