Le mirage du risque zéro

Par Philippe DELACHAMBRE, du Bulletin Montagnard de mars 2001

L'humanité qui se solidarise de manière sociale aboutit souvent à un discours de protection statistique et technologique (notion plus concrète et mesurable pour l'individu qu'une action de formation préventive) lorsqu'il s'agit de tenter de supprimer les risques encourus par une population participative.

En ce qui concerne l'activité escalade, et ma réflexion pourrait s'élargir à d'autres acidités de pleine nature, les instances sociales qui se préoccupent de notre sécurité mettent de plus en plus l'accent sur des principes technolgiques ayant pour but de remplacer l'assurage "directement humain" basé sur la compétence, la vigilance et la responsabilité d'une tierce personne à laquelle nous nous remettons entièrement pour assurer notre protection.

Plus concrètement, les systèmes les plus répandus d'assurage à responsabilité humaine sont des systèmes dits "par freinage" où tout comme sur une voiture, c'est l'action humaine qui va bloquer la chute. L'assurage au "huit" en est l'exemple le plus courant.

Seulement, la société actuelle n'aime pas les gens qui prennent des responsabilités et leur fait payer très cher l'éventuelle faute aux conséquences il est vrai, souvent dramatiques "errare humanum est" n'est plus d'actualité lorsque l'on voit l'amoncellement de de combats entre jurisprudences, compagnies d'assurances et de réglementation draconienne.

Nous en arrivons actuellement à nous demander si nous avons encore le droit de faire prendre le moindre risque, tout au moins corporel (car on encourage par contre les gens à prendre des risques inconsidérés dans d'autres domaines qui, s'ils n'altèrent pas notre condition physique n'en sont pas moins dangereux pour notre équilibre social : familles endettées par des sollicitations commerciales de crédits, comportement sectaire de certaines entreprises...) même si ce risque, nous le considérons directement lié à l'activité. Il faut savoir que des risques jusqu'à dernièrement considérés comme inhérents à l'activité, comme des chutes de pierres accidentelles font l'objet dorénavant d'une jurisprudence suite à un accident en Haute Savoie qui précise que l'encadrant ou le "bon père de famille" doit auparavant être sûr que rien ne va tomber du rocher école où il emmène ses "enfants". Demandez conseil à un géologue, il va bien se marrer !

La grande idée des instances dirigeantes est donc de remplacer les systèmes de freinage par des systèmes autobloquants, style "gri-gri". Statistiquement, le raisonnement se tient dans un premier temps car les anciens utilisateurs des systèmes de freinage, après une adaptation à ces nouvelles technologies (qui a tout de même provoqué quelques accidents liés à une mauvaise manipulation), ont conservé leurs habitudes responsables rendues obligatoires auparavant par l'utilisation de systèmes de freinage.

Seulement, depuis quelque temps, il me semble qu'une recrudescence d'incidents, voire d'accidents, me questionne sérieusement : un brevet d'état décède dans un accident avec mauvaise utilisation du gri-gri, plus proche de nous, l'histoire de Thomas qui s'arrête à quelques centimètres de la vire du "Combat", "lâché" par un assureur la main bloquée sur la came du gri-gri au lieu de tout lâcher pour permettre à l'auto-bloquant de faire son travail : où est passé le risque zéro, après quoi court-on ??

Analyser un incident comme celui de Thomas me semble délicat, mais quand on sait que son assureur était un jeune en formation du brevet d'état d'escalade donc pas quelqu'un de totalement irresponsable, on est forcé de diriger notre raisonnement vers quelque chose de plus insidieux. "Le miroitement du risque zéro déresponabiliserait l'homme et l'emmènerait vers un désintérêt pour l'action sécurisante, de discernement il n'y aurait plus, et c'est tout un pan de l'intérêt éducatif et social de l'activité qui disparaîtrait". Certes, mon discours n'est qu'hypothèse, et l'action humaine a encore son mot à dire en matière de sécurité et d'assistance, mais arrêtons de banaliser cette agilité qui permet dans la plupart des cas à l'homme de garder une tête haute et responsable dans nos sociétés occidentales où l'on nous surprotège et on nous assiste, tout du moins en apparence.