Le renard et le campeur

Par Daniel CHANTRE, des Bulletins Montagnard de juin et octobre 2001

(La scène se déroule en avril 2001 à proximité de lafontaine de La Chau, dans la Réserve naturelle des Hauts-plateaux du Vercors

J'ai décidé de faire l'ascension du Grand-Veymont encore enneigé et de tester la facilité de montage, la légèreté et le confort de ma nouvelle tente (ces trois critères sont importants quand on fait comme moi du cycle-camping ou du bivouac en montagne).

Ayant laissé en fin de matinée ma voiture au parking de la maison forestière de La Coche, je marche d'un bon pas sans rencontrer âme qui vive jusqu'à la bergerie de la Jasse de la Chau. Je décide de planter ma tente à proximité de la source qui se trouve un peu plus loin, afin d'éviter de faire fondre de la neige dont il subsiste encore de belles plaques.

Je choisis un coin à l'abri des regards de ceux qui peuvent venir chercher de l'eau à la source, car laissant ma tente, je veux éviter les mauvaises surprises

Je plante donc celle-ci vers 16 heures. Je laisse mon duvet avec le matelas à l'intérieur, ainsi que mes vivres du soir et du lendemain dans le vide-poches.

Comme j'ai du temps, je pars du bivouac pour aller voir s'il y a du monde à la cabane de la Jasse du Play .

En coupant directement à travers bois je tombe par surprise sur une magnifique biche au beau milieu d'une clairière. Elle détale à ma vue mais s'arrête à quelque distance de moi. Je m'assieds et passe ainsi plusieurs minutes à l'observer sans l'effrayer outre masure. Puis ayant estimé que nous nous sommes contemplés suffisamment longtemps elle prend son train de sénateur pour regagner la forêt.

Il n'y a personne à la cabane et je décide de chercher la source de la Jasse du Play repérée sur ma carte. Finalement en suivant des petits cairns qui partent en direction des crêtes, je tombe sur la fameuse source je ne sais pas si elle coule en été).

Après ce repérage toujours utile, je coupe directement pour rejoindre le GR où je rencontre deux jeunes me rappelant mes débuts de rando car ils sont mal équipés. La jeune fille m'explique leurs petits déboires car ils sont montés par erreur au Pas de la Ville dans la neige, et ils ont perdu leur bouteille d'eau. Je leur indique où trouver de l'eau pour ce soir et leur précise qu'ils trouveront un récipient à la cabane pour faire le plein.

Après nous être souhaités bonne nuit, je regagne mon campement.

En arrivant à proximité de la tente, je remarque un certain désordre tout autour : mon réchaud et la housse avec mes crampons sont à l'extérieur, et la couverture de survie qui me sert à protéger le tapis de sol de la tente est à moitié tirée et déchirée.

Je constate que la chambre est trouée au niveau du videpoches et que tous mes vivres ont disparu. Un animal - car il n'y a pas de doute - a fait main basse sur mes barres de céréales, mon sachet de semoule et mon bouillon cube ! Pour ce soir. je me contenterai uniquement d'un sachet de soupe, préférant garder l'autre sachet de semoule après avoir fait le Grand-Veymont, les trois barres de céréales restantes devant faire deux jours comme vivres de course. Une fois le soleil disparu à l'horizon, je reste encore un peu dehors pour profiter du silence qui m'entoure. Quel bonheur de se trouver ainsi tout seul en pleine montagne !

Il est 20 heures trente quand je me décide à rentrer sous ma tente pour me glisser dans mon duvet. Une heure du matin. C'est le bruit de ma tente qui me réveille, elle s'agite dans tous les sens et j'entends dans le noir des grattements sur la toile. J'allume ma frontale et perçois alors la course d'un animal. Je constate avec stupeur que mon sac à dos n'est plus dans la tente mais qu'il y a à la place du vide-poches une fente énorme.

Le sacré animal a réussi à attraper mon sac !

Je sors la tête à travers la tente et ne vois rien à l'extérieur.

Bon sang, l'animal est parti avec mon sac à dos !

Petit moment de panique car dedans il y a mes clés de voiture et mon portefeuille.

Je ne sais pas de quel animal il s'agit. et puis s'il court vite, dieu sait où il se trouve maintenant !

Je décide de partir à sa recherche et m'habille précipitamment ; j'enfile mes grosses chaussures et prends ma frontale. Il fait sombre et je ne sais dans quel direction partir ; je fais une soixantaine de mètres et avec ma frontale j'essaie de trouer la nuit en faisant un petit faisceau pour porter le plus loin possible.

Tout à coup deux paires de yeux brillent dans ma lumière. lls font des va-et-vient en sautillant sans s'éloigner. Je m'approche et je distingue par terre mon sac à dos mais impossible de l'approcher car les yeux ne s'en écartent pas. Alors que je commence à m'habituer à l'obscurité, je peux voir qu'il ne s'agit en fait que d'un seul et magnifique renard.

Voyant qu'il ne veut pas lâcher sa proie pour l'ombre, je me dis qu'il va falloir mener un dur combat, aussi je décide de retourner à ma tente pour prendre mon piolet. Il va voir de quel bois je me chauffe !

Je reviens en brandissant mon piolet et en poussant des cris comme un indien, le renard continue à me narguer. Je profite de ce qu'il s'éloigne de quelques pas pour récupérer mon sac à dos. La poche intérieure est toute éventrée, les sangles sont coupées. Par miracle je trouve dans la nuit mes clés de voiture ainsi que mon portefeuille.

Je suis sauvé !

Pendant que je récupère mes affaires, le satané renard est reparti à ma tente. Il est tenace le bougre ! Pas idiot, il se tient de I'autre côté de la tente et fait le tour quand je m'approche de lui ; ce petit jeu peut durer longtemps.

Je me surprends à rigoler car il est vrai que la situation est plutôt cocasse avec ma frontale sur la tête et mon piolet à la main. Je suis sûr que le renard en pouffe de rire car il à I'air de prendre plaisir à ce petit jeu ! Et puis dans mon for intérieur, je me dis qu'il ne doit pas trouver à manger tous les jours et qu'après tout je suis sur son domaine.

Il pense qu'il m’a suffisamment mené en bourrique car il se décide enfin à prendre la direction vers les crêtes, je continue à le poursuivre en vociférant comme je peux ? ce qui n'a pas l’air de lui faire peur. Je le course sur une centaine de mètres à la montée jusqu'à ce que je ne voie plus ses yeux dans le faisceau de ma frontale.

Je réalise soudain que rusé comme il est, il m'a peut-être éloigné pour faire un grand cercle et retourner à la tente. Je dégringole en quatrième vitesse vers celle-ci. L'angoisse est qu’il se soit carrément introduit dans la tente, car je ne I'ai pas fermée, et de faire un carnage avec mon duvet.

Non, il n'est pas là. Je respire. Je vais peut-être pouvoir me recoucher car il est deux heures du matin ; cela fait maintenant une heure que je joue avec le renard !

Pensant qu'il risque de revenir plus tard, je décide de monter la garde à côté de la tente pour le voir arriver.

Je m’installe alors dehors avec mon matelas et m'enfile avec mes chaussures aux pieds dans mon sac à viande en mettant mon duvet dessus. Je garde à portée de la main mon piolet et ma frontale. Il peut venir !

Trois heures du matin, le temps commence à se couvrir. Ce serait idiot de se tremper alors que j'ai une tente ! Je décide donc de réintégrer celle-ci non sans avoir pris soin de planquer mon sac à dos dans un arbre, car je ne pense pas que le renard sache grimper.

Pour être sûr de l'entendre arriver, je place mes bâtons de ski juste devant la fente car il sera obligé de les faire bouger s'il tente de rentrer. Le piège devrait fonctionner comme je le pense ! J’essaie de me rendormir, non sans appréhension.

Cinq heures vingt. Branle-bas de combat.

Quelqu'un à marché sur mes bâtons de ski, la tente commence à bouger dans tous les sens. Ah non ! Maintenant ça suffit la plaisanterie !

Je m’extirpe comme je peux de mon duvet et sors à quatre pattes de ma tente. Maître Goupil est assis sur son arrière-train à un mètre de la tente et me regarde narquois. « Je t’ai bien eu » semble-t-il dire.

Il est tellement royal dans son attitude et je le trouve si sympathique que je n'ai pas le coeur de lui faire le moindre reproche. Tout au plus je le supplie de me laisser dormir. Il semble avoir compris car il disparaît tranquillement sous les arbres. Je me décide à attendre le lever du soleil dehors, car maintenant je n’ai plus sommeil. On ne peut pas dire que j'aurai beaucoup profiter de ma tente cette nuit !

Sept heures du matin. Le Grand Veymont disparaît dans les nuages, ce n’est pas la peine de monter dans ces conditions. Je reviendrai une autre fais.

De toute façon je ne peux pas laisser ma tente car je ne sais pas dans quel êtat je risque de la retrouver en retour.

Je choisis donc de plier bagage et de rentrer à la maison, j’ai eu suffisamment mon compte d’émotions pour aujourd'hui et j'ai bite de raconter mon aventure !

Avec le jour je peux faire l’inventaire des dégâts : sac à dos foutu car toutes les sangles sont coupées, couverture de survie en confetti, tente déchirée et non réparable vu i’énorme déichirure.

Heureusement que j’ai des bouts de cordelette pour rafistoler mon sac, car je ne sais pas comment j'aurai pu porter tout mon barda.

Mais cela ne me coupe pas l’appétit et je vais d déjeuner auprès de la source avec le tube de lait que le renard n’a pas touché. Une boisson chaude ça vous remonte le moral, et c'est d'un bon pas que je prends le chemin du retour.

Peu après la bergerie de la Jasse de la Chau, je rencontre deux montagnards portant une échelle ; ils vont faire des travaux à la bergerie. Je leur raconte ma mésaventure de cette nuit avec le renard, ce qui les fait bien rire ! On à plutôt l’habitude de parler des dégâts causés par les loups en ce moment.

Plus loin je trouve au bord du chemin un chevreuil avec tout I'arrière-train arraché ? il n'était pas là hier? lui à eu moins de chance que moi cette nuit. La nature est cruelle mais c’est la loi du plus fort qui l’emporte.

C'est en fin de matinée que je retrouve ma voiture sur le parking de La Coche; il n’y a que celle des jeunes rencontrés hier.

C'est bizarre, mais je ne réalise pas les préjudices subis alors qu’ils sont importants. C'est surtout ma tente qui me chiffonne car c'est la première fois que je m’en servais. Restons zen, il doit bien y avoir une solution.

Quant an sac à dos je me dis que c’est I'occasion de le changer car il à vingt ans et il à fait son temps. Je me console comme je peux !

Moralité & l’histoire, amis campeurs ne tentez pas le diable avec la nourriture car le renard sévit sur les Hauts?plateaux du Vercors.

P.S : je tiens à souligner le geste commercial de Sylvain du rayon montagne de l’INTERSPORT à Valence pour I'échange gratuit de ma tente qui n'était pourtant pas garantie pour les dommages causés par un animal. C'est assez rare pour mériter de le dire dans la Revue à l’intention de tous les cafistes.