Deux jeunes gens en montagne

Par Daniel CHANTRE, du Bulletin Montagnard d'octobre 2002

« Que mes passions impétueuse rendent les hommes enfants »
Lettre de Saint-Preux à Julie.  La Nouvelle Héloïse
Jean-Jaques Rousseau

Trois heures du matin.

La tete brune de Marilou émergea de son duvet. A travers le faisceau de sa frontale, Pierre distingua ce regard mystérieux qui l'avait séduli, il y a un mois auparavant an refuge Temple Ecrins, au hasard d'une course en solitaire.
Il se rappela le souvenir de cette fille aux longs cheveux tombant en cascade sur son pull jaune, et qui à l'autre bout de la table avait longuement plongé ses yeux d'un noir intense dans les siens.

Pendant la nuit, elle s'était blottie contre lui, pour profiter de la chaleur de son corps on pour se rassurer. C'était la première fois qu'elle bivouaquait en haute montagne.

Pierre, en amoureux des bivouacs sans tente tenait à ce qu'elle gardât un bon souvenir de sa premiere nuit A la belle étoile. Aussi, il lui avait prêté son sursac pour apporter un pou plus de chaleur A son duvet car elle craignait Wavoir froid A une telle altitude.

Pierre qui dormait habituellement peu, lisait dans le ciel constellé d'étoiles tout en écoutant la respiration régulière de Marilou.

A côté de celle qui n'était encore qu'une inconnue, il rêvassait comme à son habitude, laissant libre cours à son imagination fertile.

Autant il savait maîtriser une situation difficile en montagne, autant il se laissait facilement dominer par ses sentiments.
Comme la rencontre au cours d'un bal de Werther avec Lotte qui le frappa comme un coup de foudre, il ressentait un sentiment étrange pour Marilou. « Les sens ne se trompent pas, le jugement trompe » disait Goethe, son poète favori.

La nuit avait été superbe avec un temps très clair qui laissait augurer une belle journée ensoleillée.

Après avoir préparé le petit déjeuner sur son réchaud, il commença à ranger dans un grand sac en plastique, duvets et matelas, qu'il alla cacher derrière des rochers à l'écart du sentier. lls retrouveraient leurs affaires en redescendant de la course.

Quatre heures du matin.

Cela faisait déjà un quart d'heure qu'ils cheminaient sur la moraine. La marche était malaisée car la moraine était raide et le sentier peu marqué. Il était difficile de distinguer les cairns dans la nuit malgré la frontale.

Pierre distingua en contrebas dans la vallée les lumières du refuge qui commengait a s'animer.

lls avaient bivouaqué à plus d'une heure de marche du refuge, au. bord d'un petit lac glaciaire entouré de sommets enneigés.
Le coucher de soleil sur ces hautes parols avait dtd un véritable spectacle de couleurs chatoyantes.

Au bas du couloir de neige qu'ils venaient d'atteindre, Pierre encorda Marilou. II lui expliqua pourquoi ils s'encordaient si cours et lul montra comment aiMer des anneaux de buste. lls chaussèrent les crampons et il vérifia d'un coup d'oeil si les sangles de Marilou étaient bien serrées.
C'était sa première grande course en montagne, mais elle avait confiance en lui. Son calme avait sur elle un effet rassurant.

Il n'avait pas été très difficile de la convaincre de faire de la montagne avec lui, car comme lui elle recherchait la solitude et la sérénité qu'elle procure sur l'âme.
Il n'était pas loquace sauf quand il parlait de montagne, on devinait alors sa passion au timbre de sa voix.

Mais personne ne pouvait deviner ce qu'il pensait réellement et le feu intérieur qui le brûlait.

Pierre n'avait alors, que vingt cinq ans mais il était fier de se sentir responsable de cette fille qui avait une trentaine d'années.

Marilou avait le pied sûr. Elle suivait sans peine Pierre, qui deux mètres au-dessus d'elle s'appliquait à lui faire une belle trace de montée. Le piolet enfoncé jusqu'à la panne, d'un coup de pied énergique il taillait des marches dans la neige dure, juste à la bonne hauteur et à la bonne profondeur pour lui éviter une fatigue inutile.

A travers la tension de sa corde il sentait la progression de Marilou.
De temps à autre il jetait un coup d'oeil en arrière pour voir si elle n'était pas fatiguée.

Six heures du matin.

« Encore dix mètes et nous sommes en haut du couloir » dit Pierre en se retournant vers Marilou. Son regard croisa le sien et le plaisir qu'il y lût, fut pour lui le plus beau des cadeaux.

Un vent violent les firappa quand ils débouchèrent en haut du couloir. lls enfilèrent leur veste pour se protéger des assauts du vent. La longue chevelure de Marilou ondulait comme les blés sous les rafales.

Pierre sortit de son sac un passe-montagne et le lui donna car elle commengait à frissonner.

Devant eux courait une longue ligne de crête ourlée comme une draperie sous les effets du vent.

Pendant deux heures, ils cheminèrent ainsi sur le fil de l'arête bordée de chaque côté par des abuines vertigineux.
Pierre marquait de temps en temps un arrêt pour citer les sommets environnants.
Marilou avait une borne endurance mais Pierre en bon montagnard tenait à ménager sa cordée.

Ils étaient dans les temps prévus de montée et il ne servait à rien de se fatiguer. Il appliquait le vieux dicton « qui veut aller loin, ménage sa monture ».

Loin en contrebas commençait à apparaître une première cordée ; pour l'instant ils étaient tous, les deux seuls sur cette arête et cela ajoutait un côté féedque à la course.
Ce n'était pas une course très connue dans le massif et elle conservait sa part de mystère, se dévoidant aux seuls initiés.

Huit heures du matin.

Subitement l'arête se tenninait par une longue pente soutenue, barrée en son milieu par une large crevasse. Celle-ci franchie par un petit pont de neige étroit où il fallait rester concentré sur ses pieds, Pierre fit monter Marilou jusqu'au relais. Il lui expliqua comment faire un relais solide dans la neige selon les différentes consistances de celle-ci.

Les derniers trois cent mètres sous le sommet furent avalés dans la foulée.

Neuf heures du matin.

Pierre regarda Marilou et lui montra son altimètre. Il indiquait 3879 m. lls étaient au sommet !

Ils posèrnt leur sac à dos et s'assirent dessus sans dire un mot car ils se comprenaient par le regard. Marilou se pressa contre Pierre et posa sa tête sur son épaule.
Au dessous d'eux, la vallée était plongée dans une mer de nuages.

lls restèrent ainsi un moment qui parut une éternité à Pierre. Il avait eu l'envie de la prendre dans ses bras mais il ne savait comment son geste serait interprété. Il avait peur d'être terriblement déçu si pour Marilou il ne pouvait espérer qu'une amitié.

Quand il se leva, donnant ainsi le signal de la descente, il remarqua que Marilou avait les yeux rougis par les larmes qu'elle avait essuyées furtivement. Elle avait pleuré silencieusement.
Connaîtrait-il un jour le secret de cette fille ?